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Petites histoires de radios pirates et radicales

Petites histoires de radios pirates et radicales

La radio est le moyen de communication le plus révolutionnaire, c’est-à-dire le moyen le plus immédiat, celui qui nous permet de donner la parole directement à ceux qui ne l’ont jamais eue. Cela n’est guère possible avec un journal. Il y a toujours une médiation nécessaire, une réécriture, même quand on veut faire un journal ouvert.

Radio Alice

Intro

L’essor des radios pirates va globalement s’étendre des années 60 aux années 80.

A l’époque, la radio est monopole d’État.

Dans ce contexte, émettre est déjà un acte de révolte en soi. Et ce n’est pas un hasard si ces radios naissent à une période marqué par la contestation et mouvements sociaux.

Certaines de ces radios vont s’avérer d’important relais politique de voix forcément réduite au silence dans les médias traditionnelles. D’autres vont rapidement prendre une tournure commerciale. Toutes ont néanmoins, avant la libéralisation des ondes, au moins une revendication: la fin du monopole d’état sur les émissions hertziennes.

Ces radios pirates politisées vont s’avérer être un soutien important des luttes à une époque où il n’y a ni internet ni téléphone portable. Elles vont permettre d’informer à grande échelle sur les luttes en donnant la voix à celleux qui y sont impliqué.e.s. Des informations qui n’auraient jamais eu leurs places dans des médias controlé par l’état. Elles vont donner une place aux idées radicales dans l’espace publique.

Mais ce n’est pas tout, les radios pirates vont parfois servir d’outils stratégiques aux luttes en cours. Ce fut le cas -entre autre- de Radio Alice, qui informait sur les positions des flics lors des manifs à Bologne.

Les radios pirates ne vont d’ailleurs pas se limiter aux mouvements sociaux « traditionnels » (grèves, luttes de territoires, …) mais également servir de moyen d’expression aux personnes marginalisé.e.s (LGBTQI+,…) qui n’ont que rarement accès aux voies médiatiques mainstream.

Certaines de ces radios ne vont exister que le temps d’une lutte voir même d’une manifestation, sorte de Zone Autonome Temporaire hertzienne. D’autres vont émettre de manière plus permanente et certaines d’entre-elles vont etre légalisé plus tard et existe encore de nos jours (Radio Air Libre à Bruxelles, Radio Canut à Lyon par exemple).

Évidement, ces radios ont aussi du faire face à la répression: saisie du matériel, inculpations, arrestations, brouillages…

Pour faire face à cette répression de nombreuses tactiques ingénieuses vont être mise en place. Les émissions vont être enregistrées et montées à l’avance pour ensuite être diffusées. Cela permet de décentralisé production et diffusion, limitant de ce fait les risques de saisies de l’entièreté du matos. Certaines vont être mobile, émettant de manière irrégulière, sur des fréquences changeantes et depuis des lieux différents. D’autres encore vont profiter du fait que les flics ne pouvaient pas rentrer sans autorisation dans les unifs, pour émettre depuis le toit de l’ULB (entre autre) et pouvoir déguerpir avant que celleux-ci ne rentrent.

Les histoires de ces pirates des ondes est pour le moins passionnante. Faites d’émetteurs traversant clandestinement les frontières ou bidouillés, de planques, de cache-cache avec les autorités…

La radio pirate a été un moyen efficace et détonant pour porter des idées politique radicales. Et elle n’est d’ailleurs jamais vraiment tout à fait morte malgré son déclin important.

Histoire

Italie

C’est d’Italie qu’est parti le grand essort des radios pirates en Europe.

Un certain nombre de ces radios -dont la mythique Radio Alice- étaient très politisés et liés au mouvement Autonome. Ce qui n’est d’ailleurs pas très surprenant étant donné que celles-ci apparaissent dans les années 70, une période de luttes et d’effervescence politique.

En 1976, le parlement italien déclare illégal le monopole de la RAI, créant un vide juridique propice à la multiplication des radios libres. Cette légalisation n’empechera pas complètement la répression vis à vis des radios portant un message politique radicale.

Radio Alice

Radio Alice. Bonjour. Lundi 26 janvier. Hier il neigeait.Cette nuit il y aura de la lune et le 31 elle sera pleine. Nous sommes sous le signe du Verseau et les natifs de ce jour sont sous l’influeuce du bleu-ciel, influence favorable aux grèves heureuses… Ici nous sommes toujours à Radio Alice, dans notre tanière pleine d’êtres étranges. Une quantité de mégahertz de type verseau. Les yeux ailleurs et nos installations sont aussi expérimentales que nous.

Radio Alice est née en 1976 à Bologne. Elle est directement issue du mouvement autonome opéraiste. A cette époque, l’autonomie chamboule les visions et les normes politiques de mouvement « gauchistes » traditionels. Le refus du travail, les auto-réductions font leurs apparitions et deviennent des moyens de luttes contre le capitalisme.

Cette époque est aussi marquée par une intense activité contre-culturel spontanée, radicale et visant l’autonomie vis à vis des pouvoirs politiques.

Il faut noter aussi que cette période n’est pas uniquement marqué par les radios pirates, la production littéraire est également conséquente. De nombreuses micro-éditions apparaissent, s’équipent en imprimantes offsets -devenues abordables- et publient des quantités astronomiques de bouquins et revues radicales.

L’utopie dadaïste d’abolir l’art en abolissant la séparation entre vie quotidienne et art est remise au goût du jour. Les autonomes comptent, pour ce faire, sur les nouveaux moyens de communications dont la radio qui offre une spontanéité jusque là inédite.

« Nous disons que le langage n’est pas un moyen pour communiquer quelque chose qui se tiendrait ailleurs (un contenu hors du langage lui-même, de la démarche même du rapport de communication) … En conclusion, le langage n’est pas un moyen mais une pratique, un terrain absolument matériel, qui modifie la réalité, le rapport de forces entre les classes, la forme des rapports interpersonnels, les conditions de la lutte pour le pouvoir »

La radio, dont le nom fait référence à Alice aux pays des merveilles, ne voulait pas juste être la voix d’un mouvement et d’idéaux politiques, son but était de faire la subversion culturelle. Elle a été un mélange explosif d’infos militantes, de politiques, d’espaces d’expressions des marginalisé.e.s et de poésie. Les animateur.trices.s ne voyaient pas le langage comme un simple moyen d’expression mais bien comme une chose fondamentalement politique et centrale dans la lutte. Subvertir le langage et transformer la production d’information en une organisation collective de la connaissance, faisaient partie des buts de Radio Alice et plus largement des mouvements contre-culturels autonomes.

Les émissions de Radio Alice ne se limitent pas pour autant à la contre-culture. C’est aussi un moyen efficace pour relayer les infos sur les luttes, les manifestations, les mouvements des flics,.. Ce fut le cas notamment pendant les journées de Mars à Bologne, de violentes manifestations où Francesco Lorusso, militant de Lotta Continua, fut assassiné par la police.

« Tous faisaient partie de ce gigantesque service d’ordre qui a été décidé, collectivement, en s’équipant avec des cocktails molotov, préparés tous ensemble à l’université, aujourd’hui en début d’après-midi ; tous ensemble nous avons préparé les bouteilles ; tous ensemble nous avons détruit la chaussée de l’université pour récupérer les pavés, tous ensemble, nous étions avec les bouteilles incendiaires, avec les pavés en poche, parce que la manifestation d’aujourd’hui était une manifestation violente, c’était une manifestation que nous avons tous voulue violente, sans avoir de service d’ordre, sans petits groupes isolés de provocateurs, d’autonomes, qui menaient des actions, parce que tous les camarades ont participé à toutes les actions qui se sont déroulées aujourd’hui… »

Radio Alice. 11 Mars 1977

Suite aux événements de Mars 77, la répression contre Radio Alice sera féroce. La police débarque pendant une émission. La radio sera attaqué et fermé plusieurs fois d’affilées. La police coupera même l’électricité dans tout le quartier. De nombreu.x.ses anima.teur.trices seront arrêté.e.s.

Au cours des 18 derniers mois, on a vu en Italie une «épidémie» d’émetteurs libres en FM, avec un accroissement particulièrement spectaculaire depuis la décision du conseil constitutionnel en juin 76 déclarant le monopole de la RAI anticonstitutionnel.Les premiers émetteurs, rappelons le, commencèrent leurs émissions à partir de mansardes avec un matériel de fortune. Actuellement, il y a 2000 postes en FM et 200 émetteurs TV privés, la plupart à but commercial. Environ 150 des émetteurs FM se sont regroupés au sein de la FRED (fédération des émetteurs démocratiques) pour lutter contre cette main mise du fric sur « l’information ». Il faut bien avouer que la plupart de leurs programmes sont plus écoeurants que RMC. La vente des postes FM a augmenté de 60%. Signalons l’attitude fort sympathique de l’état français ; en effet, dès que des stations italiennes ont émis en français en direction de la France, un remarquable brouillage a été mis en place couvrant sans trou la bande 100-104 Mhz sur toute la région. UN REMARQUABLE EXPLOIT TECHNIQUE (alors que les programmes d’Antenne 2 sont repris dans toute l’Italie par des stations TV sans problèmes).

Au printemps 77, Radio-Alice a été occupée et fermée par la police, victime d’avoir trop osé victime de trop de désirs réalisés décidément, è pericoloso sporgersi

La radio? mais c’est le diable!, ou la beauté des pirates et des potages en sachet, imp. spé. H. A. V. Paris, p. 31.
Annexes
Les dernières voix de Radio Alice

« Les Untorelli », Recherches, n° 30, novembre 1977, pp. 27-31

Les dernières voix diffusées par Radio Alice, samedi 12 mars, à 23 h 15 :La transmission commence avec des bruits de fond, un grand bordel, chaises déplacées, gens qui bougent dans la pièce. On entend la sonnerie du téléphone :

— Alice ?

— Raccroche. Il y a la police. Nous avons besoin du téléphone.

— Allons au-dessus, fouillons

.— Doucement les gars.

A nouveau le téléphone :

— Allô, Alice ?

— Oui, il y a la police, si tu trouves quelqu’un du collectif juridique de défense, immédiatement ici !

— Non, ne vous échappez pas par la fenêtre, s’il vous plaît !(Bordel.)

— Ecoute, c’est important, laisse tomber, je t’en prie. Attention, à tous les avocats, à tous les camarades qui nous entendent, qui se mettent en communication avec les avocats, attention à tous les camarades qui tentent de se mettre en communication avec l’avocat Insolera et avec les autres du collectif juridique de défense.

(Voix de fond) :

— La police tire, on nous tire dessus !

— Daniela, si tu es à la radio, reste calme !

— Non, où allez-vous, donne-moi le numéro de téléphone.

— Celui-ci est bon, celui-ci Gamberini 5l..

.— 51…Encore un appel de Radio Alice, Radio Alice a la police devant la porte, tous les camarades du collectif juridique de défense se précipitent ici Via Pratello.

Une camarade :

— Et maintenant ils cassent…Personne ne répond.

— A terre !(le téléphone sonne)

— Allô. Oui.

— Police : ouvrez ! (grand bruit)

— Mauro, écoute ! (le bruit augmente). Il y a la police ici. On attend les avocats.— Attention, ici Radio Alice. Il y a la police qui essaie de défoncer la porte en ce moment (bruit)…

— Je ne sais pas si vous entendez les coups à travers la radio (bruits de fond confus). Baisse la chose…

— Ecoute, il y a la police à la porte qui essaie de défoncer. Ils braquent leurs armes, je me refuse d’ouvrir, je leur dis que je n’ouvrirai pas tant qu’ils ne baisseront pas les revolvers et qu’ils ne montreront pas les mandats.

— Puisqu’ils ne baissent pas les armes, je leur dis que nous n’ouvrirons que lorsque l’avocat sera là.(téléphone)

— Ecoute, s’il te plaît, peux-tu venir d’urgence, je t’en prie, d’urgence, je t’en prie… ils ont les revolvers et les gilets pare-balles et toute cette merde… Rue Del Pratello 41… O.K. on t’attend… Ciao.

— Dis-lui… Mauro ! reste couché ! ! !

Un camarade crie à la police :

— Les avocats ! Un moment, les avocats sont en train d’arriver.(On entend une sonnerie insistante.)

Un camarade :

— Téléphone !

Un autre camarade :

— Après, quand il y aura les avocats. (Encore le téléphone.)

— Nom de Dieu, nous avons la police ici à la porte, raccroche le téléphone, s’il te plaît.

— Attention, ici toujours Radio Alice, nous avons la police devant la porte (sonnerie) avec les gilets anti-balles, les revolvers à la main et tout le bordel. On attend les avocats. Nous nous refusons absolument de faire entrer la police tant que nos avocats ne seront pas ici. Puisqu’ils braquent leurs armes, ce sont des choses qu’on ne peut absolument pas accepter… Bon, je prie les camarades de Radio Città, s’ils veulent bien nous donner le signal par radio, je les écoute.

— Tous les camarades, tous les camarades à Piazza Maggiore avant minuit, absolument. Radio Città doit nous téléphoner ici à Radio Alice.

— Allô ?

— Radio Città doit téléphoner à Radio Alice, s’il vous plaît, s’il vous plaît. Que Radio Città téléphone ici à Radio Alice, s’il vous plaît, ou bien qu’on nous confirme d’être à l’écoute, d’être à l’écoute et de retransmettre cette chose. Eh… à travers la radio, s’il vous plaît… on est à l’écoute. Mais on n’arrive pas à comprendre si c’est toujours nous ou si c’est eux qui transmettent, s’il vous plaît. Radio Città, donnez la voix. Merci.

Un camarade :

— Téléphone !

— Radio Città, fais attention, alors, amis de Radio Città. Téléphonez ! Camarades…

Un camarade :

— Téléphone ! Allô ?

— De toutes manières, camarades, la situation est stable.

—- Madame, on est seulement en train d’attendre les avocats.

— La situation est stable, la police est toujours dehors qui attend pour rentrer, toujours avec les gilets anti-balles, toujours les armes braquées.

— Attends, quelqu’un arrive…

— Ils ont dit qu’ils défonceront la porte et un tas de choses comme ça (voix). On est assiégé par la police à la manière, je ne sais pas si vous avez vu le film, eh… Merde, qu’est-ce que c’était que ce film?… celui sur l’Allemagne… Le cas Katharina Blum… voilà les mêmes casques, les mêmes gilets anti-balles, les Beretta braqués et tous ces trucs, vraiment absurde, vraiment incroyable (voix), vraiment c’est du ciné (encore des voix de fond), ma parole, s’ils ne frappaient pas à la porte, je me croirai au cinéma…

(en fond) :

— Je ne l’ai pas sous la main, personne n’a le numéro de Radio Città ?

— 34.64.58.

— On attend encore un camarade, on est quatre ici à la Radio qui, rien… on est quatre, nous faisons le travail de contre-information, on est ici, on attend la police pour voir ce qu’ils vont faire (voix excitées et bruit), pour le moment ils paraissent tranquilles, ils ne font pas tellement de bordel, ils se sont calmés, ils ont cessé de taper contre la porte, probablement ils la considèrent très solide… Eh, donne-moi un disque, nom de Dieu, on passe un peu de musique.(téléphone).

— Alice…

— Le téléphone ici ne cesse de sonner… vraiment… voilà… Beethoven ça nous va, bien, sans ça, mon cul…

— Non, Calimero est parti, oui…(sur le fond : Nom de Dieu !)

.— Non, écoute, je suis ici seul, il y a la police ici.(musique).

Un peu de musique en fond (la musique continue).

— Je ne le sais pas, écoute, je ne sais même pas si j’irais dormir cette nuit… quel emmerdement, aussi… (On entend du bordel et des coups très forts.) Donc la police a recommencé à taper à la porte, ils crient pour se faire ouvrir.

— Ils arrivent ! ! ! Ils arrivent ! ! !

— Fais attention ! Reste couché ! ! !

— Police : ouvrez, nom de Dieu, ouvrez ! ! !(On entend un gros bordel.)

— Les avocats sont en train d’arriver, attendez cinq minutes, ils sont en route.

— Police : on rentre, soyez prêts ! ! !

Les seuls commentaires sont :

— Nom de Dieu, ouvrez, et d’autres jurons…

Un camarade répond au téléphone :

— Alice !

— Police : haut les mains, mains en l’air !

— Je ne connais pas Alberto, non, je suis Matteo, il y a la police…(bordel).

— Ils sont rentrés, ils sont ici ! ! !

— Ils sont rentrés ! ! ! Ils sont rentrés ! ! ! On a les mains en l’air, ils sont rentrés, on a les mains en l’air…

— Voilà, ils ont arraché les micros…Police : haut les mains ! On a les mains en l’air. Ils nous on dit que c’est un lieu de conspiration…

Radio Alice c’est le diable!

Rouge n°408, mercredi 27 juillet 1977, p.8

« Bologne, libération de tous les prisonniers politiques. » Hallucination visuelle, hier matin, à la lecture de « Rouge ». Il s’agissait en réalité de la Pologne. Ceux de Bologne sont toujours en taule. Parmis eux, 12 membres de « Radio Alice ». Nous avons publié hier la première partie d’une interview de Franco Berardi, l’un de ceux qui parlaient au micro de la radio libre de Bologne pendant les manifestations de mars. Il y décrivait quelques aspect réels de la répression. Aujourd’hui, il explique la conception politique qui a présidé à la création de Radio-Alice et raconte quelques problèmes de pratique. Il est toujours à Paris, dans une situation provisoire qui dépend de la demande d’extradition du gouvernement du gouvernement italien.

D.F.t

Radio-Alice c’est le Diable. Radio-Alice incite à la violence. Radio-Alice dérange. Radio-Alice en a entendu de toutes les couleurs après les manifestations de mars, à Bologne, et le 12 mars, elle a été fermée par les flics.

Parlons de Radio-Alice.

Le projet de Radio-Alice est lié à la dissolution de Potere Operaio, à Bologne. Nous avons commencé à dire, en 1975, qu’il y avait dans la situation italienne, et particulièrement à Bologne, une figure nouvelle de la classe ouvrière, qui n’est pas l’ouvrier d’usine. C’est l’ouvrier de travail intérimaire, nous disons ici le travail noir. C’est très fréquent à Bologne. Travail à domicile, travail saisonnier.

Nous avons dit que ce type de réseau de la force de travail n’est pas organisé officiellement dans les syndicats ou les partis institutionnels. Ils sont tout à fait des producteurs de plus-value, des travailleurs productifs dans le sens marxiste du terme, mais ils ne se reconnaissent pas comme ouvriers traditionnels. Ils se reconnaissent plutôt dans des formes de comportement liées à la drogue, aux nouvelles formes de langage, de communication dans la ville, aux nouvelles formes d’appropriation de lieux… Par exemple à Bologne, il y a cette tradition des marginaux, des jeunes prolétaires, de se retrouver dans des endroits déterminés : la place, l’université, certains cafés de la banlieue… Et ces lieux deviennent directement des lieux d’organisation, de circulation, d’expériences de luttes, de résistance politique, de discussion, de conscience… Alors, l’important est de construire un réseau de communication qui, d’un côté, reprend ce qui vient du dehors et, de l’autre côté, propose des formes de centralisation sur le terrain de la communication et de l’information.

Radio-Alice a commencé avec le projet d’organisation non traditionnelle de ce type de secteur de la classe ouvrière lui-même non traditionnel. En 1976, nous avons commencé des émissions en direct de certains lieux où il se retrouvent. On a constitué des noyaux d’écoute dans plusieurs écoles techniques, dans les prisons, dans quelques cafés de la banlieue et dans deux usines : la Ducati, une usine métallurgique, et la Sabiem, une fonderie. Les noyaux d’écoute sont devenus de véritables lieux d’organisation politique.Par exemple, les étudiants de l’école technique Aldini ont occupé le bureau du directeur. Ils réclamaient je ne sais plus quoi. Ils ont des radios où ils entendent les messages de Radio-Alice. Nous, nous disons que les étudiants de Aldini, qui est une école très grande, doivent aller à la direction. Pendant l’occupation ils nous ont téléphoné : «Écoutez, c’est la voix du directeur qui crie, qui menace.» Et nous, à Radio-Alice, on diffusait ça en direct. Un autre exemple intéressant, après qu’ait été tué, le 11 mars, Francesco Lorusso, à 13h30. A 14h30, 5000 personnes étaient rassemblées sur la place. A 15h30 sont arrivés des ouvriers de Ducati, Meranini… Le seul moyen d’information était Radio-Alice.Cette information est politique. Nous avons dit : « Il faut briser la logique du miroir. » L’information n’est pas seulement la répétition, la spectacularisation de ce qui se passe dans la réalité, mais elle est un moyen de transformation de la réalité. C’est la réalité qui informe elle-même de ce qui se passe

C’est une orientation politique. Et le mieux est qu’elle soit explicite. On ne centralise pas sans diriger. En réalité, vous donnez des consignes.

Quel est le programme de la radio ? Le matin, les émissions sont faites pour l’écoute des femmes, des gens qui travaillent à la maison. A midi et jusqu’à 2h, il y a un bulletin fait par les camarades de la rédaction. L’après-midi, on parle des questions des jeunes. De 6h à 8h : questions du travail, de l’usine. C’est une émission qui s’appelle « Correspondants ouvrier ». Puis le soir, musique et questions de la vie.

Déjà, dans cette programmation, il y a évidemment un choix politique, théorique, culturel. Et il y a toujours une appréciation politique donnée par la rédaction. Elle se réunissait tous les dimanches soir pour décider de la question principale de la semaine. Par exemple, la répression, ou les prix, les salaires… On essayait alors de travailler sur le thème dans les émissions de la semaine. C’est évident, il y a un rôle de direction, mais il doit se dialectiser avec la poussée réelle du mouvement. Je ne crois pas au démocratisme fou. Par exemple, un fasciste nous téléphone et nous menace. Il passe à l’antenne. Immédiatement après, nous recevons des coups de fil amis qui passent aussi. Les travailleurs de l’hôpital demandent qu’on les préviennent immédiatement en cas d’attaque. Ils ont préparé les ambulances… La communication absolument ouverte a toujours une direction qui n’est pas la direction volontariste d’un centre mais est un direction prolétaire. C’est un peu triomphaliste, ça. Mais il faut essayer.

Dans le « mouvement », il n’y a pas que le « mouvement », c’est-à-dire en fait des courants ou des organisations spontanéistes, il y a aussi des organisations qui continuent à penser que le mouvement de masse a besoin d’un parti pour résoudre la question du pouvoir. Quels rapports Radio-Alice entretient-elle avec ces organisations ?

– Nous refusons la définition de radio d’un groupe, même la définition de « radio l’autonomie ». Nous refusons la définition « autonomie ouvrière ». Nous disons que l’autonomie est une tendance sociale, pas un groupe.

Ce n’est pas si clair dans le livre paru en France : «Radio-Alice, radio-libre ». Elle y est présentée comme la radio de l’autonomie. C’est une annexion ?

– Je sais bien. C’est important ça. Parce qu’on parle tout le temps de « l’autonomie ouvrière ». Le débat existe en Italie. Mais l’année passée, pour les élections, les groupes politiques, les groupes politiques ont demandé à parler sur RA. Démocratie prolétarienne, le Parti radical ont fait des émissions. Le PDUP a refusé en disant que RA est liée aux autonomes. Mais c’était une mauvaise utilisation de la radio. Les plus ennuyeuses de nos émissions étaient ces émissions électorales. Nous avons respecté l’accord, mais les auditeurs protestaient.

Après les élections, on a essayé de définir la question avec les groupes politiques, surtout avec Lotta Continua. On a dit que tous les camarades de n’importe quel groupe politique peuvent participer à la rédaction de RA, mais pas comme représentants de situations du mouvement, de situations réelles de lutte, de situations sociales. Cela s’est très bien passé avec Lotta Continua.

Il y a eu une discussion très grave avec les camarades de l’Autonomie ouvrière, organisés autour de Rosso, le journal le plus important. Ils voulaient constituer une direction autonome. Nous avons refusé cette attitude de l’autonomie organisée. C’était intéressant parce qu’on nous a accusés d’être la radio de l’autonomie. C’est vrai, nous sommes un radio autonome, mais pas la radio de l’Autonomie ouvrière.

Nous privilégions un rapport direct avec les situations sociales plutôt qu’un rapport de parti avec eux. Les « autonomes » organisés sont sortis de la radio pour quelques mois.

RA a été fermée par les flics, le 12 mars. Je pense que vous n’avez pas accepté cette fermeture et que vous avez cherché à émettre à nouveau

– Le 12 mars, les policiers sont arrivés le soir. Le lendemain à 8h, nous avons recommencé les émissions avec un nouvel émetteur construit par Andrea. A 14h, il y a eu de nouveaux affrontement avec la police et celle-ci a coupé l’électricité dans le quartier. Nous avons recommencé avec des batteries pour 4 heures encore, jusqu’à 18h où la police est arrivée.

Les camarades ont barricadé la porte et on a réussi à sauver le matériel. Le lendemain, on a encore recommencé d’un autre endroit. La police est encore venue et a arrêté tous les camarades présents. Le 14 mars, Radio-Alice a été arrêtée définitivement. Et pendant 15 jours, c’était impossible, parce qu’à chaque fois, 5 ou 10 camarades étaient arrêtés. C’est trop. Alors on a fermé pour quelques semaines. On a recommencé début avril de façon régulière avec le soutien de beaucoup de professeurs, d’intellectuels, dont certains liés au PCI. Et on n’a plus été dérangé par la police.

Contrairement à ce qui se passe ici, il n’y a pas de monopole en Italie, donc pas de brouillage des radios libres. La seule solution est la fermeture.

– C’est en 1974 qu’il a été décidé que le monopole n’existait plus. Donc il y a une possibilité, mais c’est une possibilité théorique car il n’y a pas d’organisation législative de la question. Dans ce vide législatif, on existe. Nous ne sommes pas une radio pirate. Nous ne sommes pas non plus une radio tout à régulière.

Il y a deux types de radios en Italie. D’un côté, les radios commerciales financées par des patrons et la publicité. A Milan, il y a une Radio-Gamma qui est très puissante. Elle est financée par Attilio Monti. C’est un financier des fascistes. Financier par exemple de l’affaire de la piazza Fontana. C’est lui qui a payé les fascistes pour mettre les bombes. Tout le monde sait ça. Seule la police l’ignore. Sa radio est le seul cas de brouillage. Elle a brouillé Canal 27.

« On parlera de qui lutte pour relier le goûter au souper. Et naturellement, on parlera d’amour »

Les radios démocratiques, les radios libres, sont regroupées dans la FRED. La Fédération des radios démocratiques. On se passe des émissions sur cassettes. Celle de l’irruption des flics en direct sur RA a beaucoup circulé.

Notre niveau technique est très modeste. Nous travaillons avec des moyens artisanaux. On construit les émetteurs de nos propres mains. Les deux platines sont prêtées par des camarades. Minella, qui a une magasin de hi-fi à Bologne, nous a donné la table de mixage. On dit toujours sur RA que Minella est formidable. On a dépensé au départ seulement un demi-million de lire (2500 F). On paye un loyer, très peu, on est dans un quartier populaire. Il y a l’électricité qui est une dépense terrible.

Vous vous êtes financés comment ?

– Nous avons fait une souscription. Nous avons demandé à tous les camarades qui écoutent d’envoyer leurs adresses pour qu’on leur envoie des bulletins de souscriptions. 400 payent comme ça 1000 lires chaque mois. C’est suffisant pour nos dépenses. Pour l’achat ou le remplacement de matériel, on fait des dettes à la banque sur garanties de camarades. On fait aussi de la publicité pour des maisons d’édition comme Einaudi et pour des revues. Il y a des radios de gauche ou du mouvement qui acceptent des publicités locales. Par exemple, la boulangerie du quartier. Ce n’est pas, je pense, immoral. En France, ce serait encore plus facile. D’abord parce que les camarades ont un peu plus d’argent qu’en Italie. L’organisation des radios ne doit pas devenir une question monumentale. Il ne faut pas faire une grande radio qui veuille tout couvrir. Il faut faire des petites radios liées à des situations. Alors, la liaison entre situation sociale et radio devient une possibilité de financement.

Allemagne

Canal Noir : la radio pirate de RDA

Radio pirate berlin-est

Tout a commencé avec un petit message distribué dans des boites aux lettres de Berlin-Est : « Faites passer ! Le premier émetteur indépendant de la RDA – 31.10. / 22.00 heures, FM 99,2 MHz ».

Le message va faire réagir la Stasi et les services de police Est-Allemand. Les médias de Berlin-Ouest vont également relayé l’information. Il faut dire qu’à l’époque, où la censure et la surveillance de toute dissidence politique est omniprésente en RDA, l’annonce de la création d’une radio pirate fait l’effet d’une bombe. Notons aussi le nom « Schwarzer Kanal » (Canal Noir), une référence ironique à une émission de propagande qui était diffusée sur la télévision Est-Allemande depuis les années 60.

Avant l’heure fatidique de la première émission, la stasi et la police sont sur le pied de guerre. Un avion tourne au dessus de Berlin-Est depuis le matin. Les flics patrouillent plus que d’habitude. Des agent.e.s de la sûreté de l’État en civil sont stationné.e.s devant les domiciles de figures connu.e.s de la dissidence politique. Espérant prendre l’un.e d’elleux en flagrant délit.

A 22 heures, l’émission commence, comme prévue. Une voix surgit sur les ondes et va parler pendent une demi-heure d’un sujet pour le moins tabou en RDA: Les conséquences de Tchernobyl et les dangers des centrales nucléaires Est-Allemandes.

A la fin de cette première émission, une action concrète est proposée: Allumer tout les appareils des foyers en même temps puis enlever et remettre le fusible toute les 5 minutes. Cela ayant pour conséquence de pouvoir faire sauter les fusibles des centrales.

Créer une station pirate était un pari dangereux à l’Est. L’enregistrement et la diffusion de tels émissions pouvant être puni par la peine de mort. Néanmoins, les militant.e.s vont réussir à duper la stasi pendant de longues semaines sans jamais se faire grâce à une ingénieuse collaboration Est-Ouest. Iels avaient des contacts dans le milieu autonome/squat de Berlin-Ouest. L’émission était conçue et écrite à l’Est. Les écrits étaient ensuite remis dans des enveloppes à des journalistes qui pouvaient franchir le mur sans se faire fouiller. L’émission était finalement enregistré et diffusé depuis l’Ouest.

La stasi soupçonnait – à raison- que l’émetteur soit situé à l’ouest. Elle leur demande donc une assistance administrative pour localiser l’émetteur.

Les autorités Ouest-Allemandes pensent avoir découvert où pourraient se cacher la station lors de sa deuxième émission. La police effectuera une descente dans la maison d’édition « Stechapfel » considérée comme faisant partie de la gauche radicale. Raté… Iels ne trouveront rien et pourtant iels n’étaient pas loin… L’émetteur, puissant mais à peine plus grand qu’une radio portable, était à ce moment dans un grenier vide d’une maison voisine. Le lieu d’émission n’était pas fixe. Parfois l’émetteur se trouvaient sur la plus haute colline du parc Humboldthain.

La stasi n’arrivant pas identifier les auteur.euse.s de l’émission se rabattra sur son gigantesque réseau d’informateur.trice.s. Là aussi, c’est un échec. Les textes étant lu par des gens de l’Ouest, les informateur.trice.s ne parviennent pas à identifier qui que ce soit.

Les autorités avaient visiblement vraiment très peur de la radio pirate, et à défaut de pouvoir en trouver les auteur.euse.s condamneront un jeune couple qui avaient écouté un enregistrement avec des ami.e.s dans leur appartement, à 2 ans de prisons pour l’un et à du sursis pour l’autre.

Le groupe à l’origine de cette radio à l’Est, avait déjà constitué auparavant une bibliothèque clandestine de livres interdits, de brochures et de textes dactylographiés à défaut de moyen de photocopie.

Bien qu’aucune des personnes à l’origine de cette radio n’ait été arrêté.e.s, les autorités ont tout de même réussi à brouiller les 7 dernières minutes de l’émissions en 1986.

Le mouvement des radios libres à l’Ouest aboutira finalement à une légalisation d’un certain nombre d’entre-elles. Le groupe poursuivra dès lors son travail différement. Une émission mensuelle du nom de « Radio Glasnost » leur sera attribué.e.s sur les ondes de la radio alternative Ouest-Berlinoise « Radio 100 ».

France

Radio Campus est créée en 1969 à l’université Lille 1. Il s’agit de la toute première radio pirate française.

Le véritable essor du piratage radiophonique ne viendra néanmoins qu’à partir du milieu des années 70.

Les premières réactions du gouvernement vont être le brouillage et les procès. Mais la répression n’y fait rien. Les radios se multiplent et une véritable guérilla hertzienne va se lancer pour la libération des ondes du monopole de l’état. A l’époque il n’y a guère que 7 radios légales en France et les émissions illégales peuvent être punies de lourdes amendes ainsi que d’une peine de prison allant d’un mois à un an.

Comme dans d’autres pays européens, de nombreuses radios se créer pour faire entendre la voix de luttes spécifique liées à l’écologie, aux grèves et aux mouvements sociaux. La CGT de Longwy, par exemple, créera la radio Lorraine Coeur d’Acier pour protester contre la fermeture des usines sidérurgiques. Elle tiendra plus d’un an.

L’Association pour la Libération des Ondes (ALO) est fondée en septembre 1977 par plusieurs radios libres pour coordonner le mouvement. Elle créer des contacts entre les radios libres française ainsi qu’à l’international. Néanmoins, la question du financement publicitaire créera une scission. C’est alors qu’est créé la Fédération National des Radios Libres, regroupant les opposant.e.s à la pub.

A partire de l’élection de Mitterand, en 1981, certaines radios sont légalisées.

En 1982, la Haute Autorité de la communication audiovisuelle est créé pour remettre de l’ordre sur la bande FM et accordé (ou non) les autorisations d’émettre. La radio devient alors un véritable marché capitalistes. Les radios élues entrent de plein pied dans la logique marchande.

Cela signe le glas des radios de luttes, contestataires et libertaire. En 1983, la répression s’intensifie contre celles-ci. Beaucoup de radio indépendante historique disparaissent. Radio Libertaire fait partie des rares à arraché les scellés poser par les flics et à poursuivre ses émissions. Quelques radios non-commerciales finiront par être légalisé.

On peut dire qu’il y a eu là plus une libéralisation qu’une libération des ondes. La légalisation des radios commerciales ayant permis de se débarasser de la frange la plus dérangeant des pirates.

Radio Canut

Le texte ci-dessous provient du site de Radio Canut.

Radio Canut-Guignol et les collectifs lyonnais de radios libres (1978-1981)

La première radio associative lyonnaise naît en 1978 sous le double patronyme de Radio Canut-Guignol. Empruntant aux représentations locales de la révolte prolétarienne et de la gouaille populaire, elle revendique l’autonomie subversive et affirme sa liberté, “ indépendante de toute puissance financière et politique ”. La radio émet irrégulièrement de façon clandestine sur deux longueurs d’onde : 100.5 Mhz pour la banlieue (Villeurbanne et Vénissieux) et 98 Mhz pour le centre de la ville. “ Radio Canut première formule, c’était un émetteur bricolé, un rendez vous donné à 6 ou 7 personnes dans un lieu tenu secret jusqu’à la dernière minute, une émission de 5 mn sur un toit de la Croix-Rousse, un qui tient l’antenne à la main, un autre qui tient celui qui tient l’antenne, et les autres, guetteurs frigorifiés et grelottant. Pas question de penser « radio », de s’offrir une réflexion sur l’acte et le fait radiophonique. Participer au mouvement des radios libres se résumait pour l’essentiel à des discussions de tactique et de stratégie à adopter face au pouvoir giscardien ”, confie l’un de ses fondateurs.

A l’automne 1978, l’État prend des dispositions à l’encontre de Radio Canut-Guignol en faisant intervenir les forces de police. L’un des responsables de la radio se voit alors inculpé pour “ infraction à la loi sur le monopole des émissions ”. Le procès qui se tient en janvier 1980, le condamne à 1.500 fr. d’amende et fait procéder à la saisie du matériel de la radio. Cet épisode est toutefois bien loin de marquer la fin de l’expérience. Grâce à l’efficace réseau de soutien dont bénéficie la radio, un appel au soutien financier et à la préparation de la défense de l’inculpé était lancé le 24 novembre 1978, un groupe de pression mis en place “ auprès de personnalités pour qu’elles prennent position sur la question des radios libres ”. Forte de ses appuis et de l’élan qui l’anime, la radio reprend ainsi ses émissions en mai 1980. Elle sort de la clandestinité et forme le Collectif des Radios Libres Lyonnaises qui rassemble autour de Radio Canut : Radio Lézard et Radio Pipelette. Une nouvelle intervention policière (juin 1980) conduit à l’inculpation de trois animateurs, qui seront condamnés à 1.800 fr. d’amende (le 15 juillet). Les radios lyonnaises décident alors de former un nouveau collectif : Radio Léon est créée le 27 octobre 1980, elle émet pendant huit mois.

L’arrivée de la « gauche » au pouvoir (mai 1981) est trop souvent réduite en ce domaine à la simple « libération des ondes ». Le monopole d’Etat est abandonné, les radios vont enfin pouvoir entrer dans la voie de la légalité. Or, cette permission vise surtout à inciter les radios associatives à accéder à la condition de radios privées et commerciales. « L’Appel pour les radios libres » (août 1981) lancé par la Fédération Nationale des Radios Libres (FNRL), créée en mars 1978, est le témoin des appréhensions ressenties face à une libéralisation jugée ambiguë et incomplète, en tous cas peu conforme aux désirs exprimés. La lutte s’engage alors sur la base de revendications nouvelles qui tentent de protéger le statut associatif contre le développement des radios privées que favorise l’État. Comme l’exprime la FNRL dans une lettre du 7-10-1981 : “ Si les radios associatives ont gagné la bataille parlementaire en arrachant contre les monopoles financiers et municipaux leur droit à l’existence légale, il leur faut désormais gagner la bataille économique. ”

Sur Lyon, deux courants divergent au sein de Radio Léon : l’un est axé vers la professionnalisation, le salariat et le financement publicitaire ; l’autre entend défendre le bénévolat associatif et anti-commercial. Entre ces deux positions, la séparation est irréversible. La fraction « militante » décide la poursuite de l’activité associative et, en reprenant le nom de Radio Canut, confirme son attachement à la ligne historique du collectif. Quant à l’aile « dissidente », elle entame sa nouvelle politique en conservant le nom de Radio Léon. Elle disparaîtra en 1985 suite aux dissensions internes.

La laborieuse reconnaissance officielle de Radio Canut (1981-1985)

La première émission de Radio Canut est donnée le lundi 16 novembre 1981. La radio émet ensuite tous les jours de 18h30 à 23h. Association loi 1901, elle fonctionne en assemblées générales régulières, avec un bureau de six postes (Président, secrétaire général, trésorier, responsable technique, programme et information) et quatre commissions (finance, technique, programme, information). Son budget est de 125.000 fr. et ses 85 membres (fin 1981) cotisent tous les mois (de 15 à 30 fr.) pour assurer la location du local et les frais annexes.

Le 19 juin 1982, Lyon Matin rend publique la liste des radios ayant reçu l’avis favorable de la Commission consultative des radios locales privées : parmi elles, se trouve Radio Canut à qui est attribuée la fréquence 100.3 Mhz. De surcroît, grâce à l’arrêté préfectoral du 11-06-1982 autorisant “ d’affecter à usage professionnel de studio de radio diffusion ” un appartement de la rue Pouteau, l’association bénéficie d’une reconnaissance officieuse, un début de légitimité pour ses membres actifs. Mais, dans les premiers jours du mois de janvier 1983, la Commission consultative des radios locales privées revient sur sa décision antérieure, réduit la place des radios d’expression – réduction qui profite aux projets à vocation commerciale ou directement politique – et exige de Radio Canut qu’elle se regroupe avec Radio Plurielle et Radio Sol.

A la suite de quoi, une « Lettre ouverte aux collectivités, associations, partis, syndicats et à tous les démocrates de l’agglomération lyonnaise » (18-01-1983), adressée par Canut à l’ensemble des groupes de pression de la région, leur demande “ de faire entendre vos protestations contre cette atteinte à la liberté d’expression par tous les moyens que vous jugerez utiles, de nous envoyer par écrit l’expression de votre soutien (…) ”. Suit également une pétition dans laquelle est demandé “ à la commission des radios locales privées, au ministre de la communication et à la Haute autorité de l’audiovisuel, de respecter et de faire respecter la lettre et l’esprit de la loi sur l’audiovisuel récemment votée et de permettre à Radio Canut de continuer son action au service de la liberté d’expression ”. Au milieu des pétitions retournées et conservées dans les archives de la radio, on relève une dizaine d’associations et quelques huit cents signatures de particuliers contre ce “ coup bas porté à la liberté d’expression ”. De leur côté, les deux radios pressenties pour la fusion, Plurielle et Sol, sont également hostiles à l’union avec Canut, “ du fait de nos différences et du risque que cela présenterait pour elles de se faire « bouffer » ”.

Le 20 mai 1984, le Journal Officiel publie la liste des radios autorisées. Dans le département du Rhône, on en compte vingt-quatre dont dix-huit dans l’agglomération lyonnaise, mais Radio Canut n’en fait toujours pas partie. Arguments avancés par le Secrétariat d’État auprès du Premier ministre : “ Je ne vous cache pas que la pénurie de fréquence sur le département du Rhône ne permet pas à la Haute Autorité de la Communication Audiovisuelle de délivrer à chacun des projets qui méritent d’être autorisés une fréquence exclusive et que ces radios doivent donc se regrouper avec des stations déjà autorisées. Il existe cependant un espoir car en 1985, l’espace hertzien sera élargi, l’armée libérant une partie de la bande FM. ” A cette date, la radio, qui avait déjà connu un déménagement au n° 3 de la rue Pouteau (1983), s’installe dans de nouveaux locaux de la rue Sergent Blandan (1er arrondissement), ceux qu’elle occupe encore aujourd’hui. L’inauguration a lieu le 4 octobre 1984.

Finalement, malgré le refus de regroupement et après de nombreux courriers envoyés aux administrations (à la Commission d’Aide à l’expression Radiophonique, mais aussi directement à l’Élysée), l’autorisation officielle de la Haute autorité de la communication audiovisuelle est accordée le 7 juin 1985. La retransmission (puissance nominale de 500 W en stéréo) est assurée par TDF depuis la Tour de Fourvière à partir du 15 novembre 1985, une décision prise par la radio après des débats importants, face aux exigences techniques des autorités sous tutelle de l’État.

C’est grâce à sa détermination que Radio Canut a donc obtenu la légalisation sans sacrifier sa relative autonomie. A partir de 1985, elle peut enfin se consacrer pleinement à son projet initial sans plus rencontrer d’obstacle administratif ou judiciaire majeur. La pérennisation du projet repose alors sur les règles de fonctionnement qu’elle s’est donné et sur sa capacité à exercer la gestion associative d’une structure aux lourds enjeux administratifs (en 2000, son budget est de 250.000 fr. et le nombre d’adhérents et d’adhérentes est d’environ 80). Le renouvellement relativement fluide des effectifs du bureau, celui des émissions proposées, dus en partie aux générations se succédant suivant les mêmes principes fondateurs, semblent en fournir la clé.

Et aujourd’hui ?

Radio Canut n’échappe pas aux difficultés liées à l’individualisation galopante de la société, mais elle parvient à s’adapter pour permettre un meilleur investissement de toutes et tous, notamment pour l’organisation des manifestations extérieures (fête de la musique, concerts et repas de quartier du 1er mai).

Radio CANUT retrouve aussi une vocation politique plus marquée, en s’impliquant officiellement dans certaines luttes (par exemple contre l’alliance de Million et de l’extrême droite à la fin des années 90), en se faisant le relais de différents mouvements (défense des personnes migrantes, antifascisme, défense du statut des intermittents et intermittentes du spectacle, grèves et luttes sociales, défense de la liberté d’affichage, défense du peuple palestinien …) ou en participant, par exemple, à la création d’une radio au village alternatif du VAAG lors de l’anti-G8 d’Annemasse en 2003 … toutes ces actions feront même dire à la responsable du CSA sur la région que radio CANUT est « la seule radio d’opinion de la région »

Annexes

Ecoutez la vraie différence, Radio Verte Fessenheim, Radio SOS Emploi Longwy et les autres..

Claude Collin, 1979, La pensée sauvage, pp. 113-118.

Émettre à tout prix, abattre le monopole, prendre la parole, réanimer la vie locale, donner aux minorités un moyen d’expression : autant de thèmes et de mots d’ordre qui ont été l’objet de longues discussions au sein de ce qu’il faut bien appeler, malgré son incroyable diversité, le « mouvement » des radios libres. Aujourd’hui avec un peu de recul, on peut se rendre compte qu’un certain nombre d’illusions ont été semées sur les possibilités de la radio, même prise en main par des gens dévoués et généreux, de changer à brève échéance quelque chose à l’ordre établi.

Peut-être deux données, pourtant fort banales n’ont-elles pas été, dès le départ, suffisamment prises en compte par les nouveaux « corsaires des ondes » :

1) La prise de parole n’a d’objet que lorsqu’on a quelque chose à dire.

2) L’expression locale, la lutte, la contestation ne sauraient être suscitées par un micro tendu et un émetteur branché, mais doivent préexister à la radio qui ne peut que les amplifier. Il ne faut pas accorder aux média en général, aux media « alternatifs » comme aux autres, plus de pouvoir qu’ils n’en ont. Pendant toute une période, l’activité essentielle de bon nombre de collectifs radio, fut de réfléchir sur la façon de mettre fin au monopole de l’Etat sur les ondes. Pour certains, la bataille devait être juridique, le monopole étant contraire à l’esprit de la Convention de Sauvegarde des Droits de l’Homme, ratifiée par la France et selon laquelle «tout individu a le droit de s’exprimer et de communiquer librement par tous les moyens techniques appropriés. » Pour d’autres, il fallait émettre à tout prix et placer l’Etat devant le fait accompli. Les méthodes étaient différentes, mais le but était le même. Les militants italiens de la FRED, présents à la rencontre de Mars 1978 avec les radios françaises furent véritablement très surpris de l’attitude peu nuancée des « pirates » français :

« Nous croyons que dire « Vive la lutte contre le monopole » est un faux mot d’ordre. La lutte contre le monopole sans donner de contenu plus précis sur l’état présent de l’organisation de l’information capitaliste, est un objectif qui amène à la privatisation et pas à la démocratisation de l’information. Donc, plutôt que de dire « Abattons le monopole », il faut dire « créons une structure de l’information qui permette aux réalités de base de s’exprimer et qui ne soit pas manœuvrée par les centres du capitalisme ». Il faut donc être précis dans la définition de notre bataille. Abattre le monopole sans donner une alternative précise et bien définie va dans le sens de la privatisation. Et la privatisation des moyens d’information revient à les livrer directement aux mains des centres du capitalisme. Nous sommes nous aussi contre le monopole de la bourgeoisie. Mais nous souhaitons que cette bataille se mène avec des arguments très clairs».

Il est vrai que les « camarades » italiens savaient de quoi ils parlaient. Si pour eux la fin du monopole signifia la possibilité pour les radios alternatives d’émettre légalement, cela eut aussi pour conséquence la pollution des ondes par les radios commerciales, pornographiques et autres… qui représentent aujourd’hui plus des trois quarts des « radios libres ». Actuellement, c’est la FRED elle-même qui réclame une réglementation de l’anarchie régnante dont sont essentiellement victimes les radios alternatives. On peut aussi se demander si l’institutionnalisation des radios libres n’a pas d’une certaine façon été préjudiciable à cette altérité revendiquée par les promoteurs des radios « différentes »: affirmation d’une non-professionnalité, pratique collective et démocratique de la production, accès public… Une équipe de chercheurs de l’INA ayant récemment enquêté en Italie, constate un décalage de plus en plus grand entre le projet de départ et la réalité actuelle d’un nombre non négligeable de radios qui se voulaient alternatives. La programmation qui à l’origine était d’une heure ou deux par jour est passée à douze sinon vingt quatre heures quotidiennes; pour remplir tout cet espace, on dilue ce qui faisait la spécifité du discours de la station et on programme davantage de musique et de produits fabriqués dans des circuits plus traditionnels. Les grilles de programme inexistantes au départ, tendent à se figer. Les stations qui maintiennent une politique de programmation très souple, adaptée à la « dynamique sociale », deviennent rares. Avec le temps, les équipes de réalisation tendent à se professionnaliser, à partir d’une certaine pratique, les amateurs deviennent des spécialistes. La plupart des stations pour survivre sont contraintes à accepter un financement publicitaire au moins partiel. Alors qu’au départ les radios alternatives ne devaient utiliser que des émetteurs de faible puissance, elles en sont réduites aujourd’hui, face à l’escalade des radios commerciales, à s’équiper d’émetteurs de cinq cents à mille watts.Tout cela donne à réfléchir, même s’il n’est pas possible d’en conclure que la légalisation d’une radio parallèle entraîne automatiquement son intégration. En tout cas ce qui est certain, c’est que tout essai de contestation du système d’information dominant est soumis à tentative de récupération. Ce n’est pas nouveau. Pour essayer de soustraire la population musulmane à la « Voix de l’Algérie Combattante », Radio Alger, qui s’adressait presque exclusivement jusqu’alors à la population européenne, a multiplié le nombre de ses émissions en arabe destinées à la population autochtone. La BBC a répondu à la concurrence des « pirates » en créant un nouveau canal « Radio One », et en engageant à son service les « disc-jockeys » qui avaient fait les beaux jours de Radio Caroline ou de Radio Véronique. L’introduction des débats en direct sur les ondes de la RAI, la radio nationale italienne, n’a suivi que de quelques mois l’apparition des radios libres. Et France Inter fait semblant de jouer à la radio locale, en promenant dans dix huit villes de France son train-forum qui doit permettre aux 15/25 ans de « poser des questions aussi bien sur le voyage, le sport et la musique que sur l’orientation scolaire universitaire ou professionnelle. » Est-ce qu’il faut en conclure, comme les chercheurs de l’INA cités précédemment que « dans les structures sociales actuelles, les radios parallèles européennes ne sont que les anti-corps qu’a pu susciter un système de radiodiffusion en crise. ». Nous ne le pensons pas. Si l’on a plastiqué Radio Renaissance, si l’on a fermé Radio Alice, si l’on a poursuivi Radio Verte Fessenheim jusqu’en Allemagne et si plainte a été déposée contre Radio SOS Emploi, ce n’est certainement pas parce qu’elles renouvelaient de façon trop brutale le style radiophonique en vigueur. Si ces radios ont eu des ennuis sérieux, c’est parce qu’elles étaient devenues de véritables instruments d’intervention et jouaient un rôle évident dans les luttes sociales et politiques. Peut-être est-ce à ce prix qu’une radio, qui se veut différente, ne risque plus l’intégration ? Et à partir de là, la question du monopole n’a plus qu’une importance toute relative. Dans une interview à la revue «Autrement », un animateur de Radio Verte Fessenheim déclarait : « Nous avons souvent dit que l’État pouvait faire ce qu’il voulait puisque nous nous sommes donné une structure qui échappe aux moyens habituels de répression. A la limite nous nous foutons de l’État. Notre principe est d’être reconnu par la population et si nous sommes reconnus par elle, l’État ne pourra rien faire contre nous. » Si Radio SOS Emploi a joué un rôle dans la mobilisation de la population de Longwy, c’est au même titre que la construction sur le crassier d’USINOR du SOS lumineux ou l’occupation des relais de TDF (Télédiffusion de France) et l’interruption des programmes de télévision au milieu d’un discours du président de la République. Ce ne sont pas des choses dont on demande la légalisation. Légale ou illégale, liée à un combat ou à la volonté d’une population d’affirmer son identité, la radio d’intervention qui a su trouver des relais, constituer des réseaux d’information, étendre son audience, devient partie intégrante de la lutte. Un de ses atouts est sa légèreté, sa mobilité, sa capacité de répondre dans l’instant à la situation; tout alourdissement inutile peut lui être fatal. Sa valeur ne s’estime pas à la qualité sonore de ses émissions, mais à son efficacité… et cela n’est pas récupérable par la radio dominante. La radio d’intervention n’est pas un but en soi, elle n’est qu’un moyen, un instrument parmi d’autres qui peut aider un processus à se développer, mais en aucun cas n’est capable à lui tout seul de le faire naître. La radio d’intervention est par principe éphémère, même si parfois le provisoire peut se prolonger, mais elle ne doit en aucun cas s’envisager comme permanente. La radio d’intervention se doit surtout d’intervenir… avant d’essayer d’être radiophonique

Grenoble, Fessenheim, Longwy, Novembre 1978/Mai 1979

Belgique

La toute première tentative -très éphémère- d’émission pirate en Belgique a lieu a l’ULB lors des évènements de Mai 68.

Ce n’est qu’à partir de 1978, sous l’influence des radios pirates autonomes italiennes, que vont vraiment apparaître les premières radios libres. Les premiers émetteurs proviennent d’ailleurs d’Italie. Mais rapidement des émetteurs fabriqués en Belgique feront leur apparition.

Comme en France, les radios libres ont commencés par des émissions éphémère, parfois hasardeuse et aux fréquences changeantes. Ce qui rendait leurs détections et leurs brouillages plus difficile pour les autorités.

Au début, bon nombre de ces radios sont liées à des luttes écologistes et/ou sociale.

Radio Eau Noire, lance le bal à Couvin. Rapidement rejointe par d’autres pirates lié aux luttes écologistes et sociales. On peut citer, Radio Activité fondé par le Comité Anti-Nucléaire. Une radio pirate est également créer à Vielsam contre un projet touristique, Radio Irradiée à Andenne contre l’extension de la centrale nucléaire de Tihange. A cet époque, partout où il y a lutte, il y a des radio pirates.

Radio Libre Belgique

Les pirates ne se limitent pas aux milieux écologistes. Contestataires, libertaires, s’y mettent à fond. Les radios pullulent dans les villes et villages.

Les universités vont également s’avérer importante dans le développement du piratage hertzien.

A Louvain-La-Neuve, une radio est créé sur le campus ( Radio Louvain-La-Neuve). La première émission a lieu en 1978, mais l’émetteur se fait saisir dans l’heure. Mais la radio recommencent tout de même ses émissions. Lors de tentatives ultérieures de saisies, les gendarmes seront repoussé par les étudiant.e.s mobilisé.e.s et les saisies n’auront pas lieu.

Radio Campus apparait en 1980 à l’ULB.

Mais ce ne sera pas la seul à émettre depuis l’ULB. En effet les pirates bruxellois.es profitent des toits de l’université pour émettre, la police ne pouvant pénetrer sur le campus sans l’autorisation du recteur. Le temps que cette autorisation n’arrivent les pirates avaient déjà eu le temps de filer en douce…

Notons aussi qu’il y a eu des émissions pirates ponctuelles lors de manifs étudiantes.

Association pour la Libération des Ondes

Les radios libres se regroupent au sein de l’ALO-B (Association de Libération des Ondes). Radio Activités, Radio Mona Lisa et Radio Quartiers Libres se regroupent sous le nom de Radio z’Alternatives. Elles s’installent à Schaerbeek au dessus du café Megahertz qui est tenu par l’ASBL 22-Mars (qui édite le journal Alternative Libertaire). Ce café sera un lieu de rencontre et de réunion autour des radios libres. Ce sera aussi l’adresse de contact de l’ALO-B. Le rôle de cette association sera de permettre des rencontres, des échanges ainsi que de lutter pour la libération des ondes avec un mélange étonnant et détonnant d’actions directes et de négociations.

Les radios qui font partie de l’ALO-B se décrivent comme « libres, sans publicité et sans parti ». Sa revendication de base n’était d’ailleurs pas la légalisation (dont on verra d’ailleurs qu’elle sonnera le glas de la grande époque des radios libres) mais bien la dépénalisation.

Mégahertz 22 mars Radio Libres

1980 est une année importante dans l’histoire des radios libres. C’est une année de répression, de saisis et aussi d’apparition des premières radios pirates commerciales qui, comme en France, vont nuire aux radios contestataires.

Radio Contact est la première de ces radios commerciales. En 1981, sous son impulsion est fondé le Groupement des Radios Indépendantes de Belgique (GRIB). L’appelation « indépendante » plutôt que « libre » n’est pas anecdotique et démontre clairement la distance prise avec les radios contestataires. A l’époque le GRIB fédère 6 alors qu’ALO-B en fédère 64.

Des conflits vont vite éclater entre radios libres et commerciales. Les radios commerciales brouillant régulièrement les émissions des pirates libres. L’ALO-B organisera pour riposter des journées de brouillage de ces radios commerciales.

Radio Ixelles (qui ne fait pas parti de l’ALO-B) est saisi en 1980. L’ALO-B ne tarde pas à répliquer avec Radio Riposte qui émet depuis le studio de Radio z’Alternative. Des centaines de personnes sont dans la rue pour protéger les studios.

Le lendemain, Radio z’Alternative est saisi. Les flics défoncent la porte du Mégahertz sans mandat de perquisition. Arrachent la rampe d’escalier, saisissent du matos son mais ne parviennent pas à trouver l’émetteur qui était planqué dans… une poubelle! 5 personnes sont arrêté.e.s. A 18h, une manifestation de soutien est organisé et les 5 sont relâché.e.s.

Radio Riposte réapparaîtra après chaque tentative de saisis.

En 1981, un premier décret légalise les « radios locales indépendantes » avec un maximum de 100W de puissance d’émission. La publicité est interdite mais les radios commerciales comme Contact ne respecte pas cet interdit. La publicité ne sera autorisé qu’à partir de 1985.

La réglementation, les différents plan de fréquences, le lobbying des radios commerciales auront raison, ici aussi, de la plupart des radios libres. Heureusement certaines subsistent -légalement- jusqu’à nos jours.

Radio Eau Noire

Radio Eau Noire Couvin Barrage

L’une des premières radio pirate belge naît en 1978 dans un contexte de lutte contre un projet de barrage à Couvin.

C’est une radio militante qui tient son nom de la rivière où devait être construit de 70 m de hauteur à 500m du centre ville de Couvin, petite ville de 5.000 habitant.e.s du sud de la province de Namur. Cela aurait été le plus grand barrage de Belgique.

Ce projet aurait inondé la valée au riche patrimoine écologique. Ce n’est pas tout, il aurait également fait peser la menace d’une catastrophe sur Couvin, les roches du lieux où devait se tenir le barrage n’étant pas réputé pour leurs solidités.

Les Couvinois.e.s s’y opposent mais le ministère tente de faire passer le projet en force.

Cela entraîna une des plus importante (et des plus mythique) lutte de territoire en Belgique. L’opposition fut massive et déterminé jusqu’à l’abandon du projet.

De nombreuses actions ont été menées. Des machines ont été sabotés. Les bureaux de l’administration des travaux publiques ont été envahis à deux reprises. Du purin a été déversé sur les bureaux de l’ingénieur des travaux en réponse à l’une de ses déclaration qui disait: « Quand j’entends les Couvinois, je tire la chasse ». Des billets ont été transformé en propagande anti-barrage.Les installations des ingénieur.e.s chargé.e.s du projet ont été détruite à deux reprises. La première fois en petit comité, ce qui entraînera des arrestations. La deuxième fois, un mariage se transforme en rassemblement anti-barrage. Près de 500 personnes s’y réunissent et détruisent de nouveaux les installations aux nez et à la barbe des gendarmes.

C’est suite à cette deuxième destruction que le projet sera abandonné. Les pouvoirs publiques se trouvent un échappatoire, pour ne pas assumer que c’est la lutte qui a eu raison du projet, via une commission réunissant trois universités wallones qui avait affirmé que le barrage était dangereux pour la ville.

Cette lutte fut créative et déterminée. Les stratégie de luttes diverses. Elle avait une âme libertaire, affichant une saine méfiance envers tout parti politique et voulant à tout prix éviter une récupération politicienne. Mise à part quelques grand.e.s propriétaires la lutte faisait la quasi-unanimité dans le village. Chaque vendredi soir, se tenait une assemblée libre où tout le monde avait droit au chapitre.

Non au barrage Couvin

Revenons-en à la radio. Elle fut incontestablement un outil important de lutte et un symbole pour les couvinois.e.s.

Tout a commencé le 31 Mars 1978, avec un émetteur ramené d’Italie, sur la fréquence de 102Mhz.

Elle se définit comme étant la radio des irréductibles Couvinois, une référence évidente à Astérix. Elle donnait des informations sur la progression de la lutte et des consignes sur les actions à venir. Seul une radio pirate pouvait remplir aussi bien ce rôle d’information et de coordination.

Les émissions se déroule toujours le vendredi soir et sont annoncé dans un journal local.

Les autorités ne voient pas du tout d’un bon oeil l’existence de cette radio pirate, libre et radicale. Elles vont chercher désespérément le lieu d’émission. Chaque vendredi, les gendarmes débarquent accompagnés de voitures goniométriques. Les émissions ne dure jamais plus de 10 minutes afin d’éviter d’être repéré. Une perquisition a même lieu chez un pharmacien radioamateur.

Mais rien n’y fait, l’émetteur ne sera jamais saisi. L’organisation des irréductibles couvinois.e.s aura eu raison de la répression.

Faut dire qu’iels était vraiment déterminé.e.s à garder leur radio et feront preuve d’immenses précautions. Des cassettes sont enregistrés chez un membre du comité de défense avec ses disques de musiques classiques pour fond sonore. Ensuite deux autres personnes viennent chercher les cassettes et les emmènent dans la foret. Une fois arrivé dans les bois, l’émetteur et le lecteur cassette sont posés au pied d’un arbre. Une personne s’occupe de la diffusion pendant que l’autre fait le guet. Le lieu exacte d’émission change chaque semaine.

Il y avait également des gens qui faisaient les « lièvres à gendarmes ». Cela consistait à courir dans la direction opposée à celle de l’émetteur, avec un sac sur le dos si jamais les gendarmes débarquaient.

Il faut aussi dire que les flics n’étaient pas non plus très à l’aise de s’avancer profondément dans les bois…

Radio Air Libre

Radio Air Libre naît, en tant que pirate, en 1980. Elle deviendra rapidement l’une des principales radio d’expression Bruxelloise. Elle est autogéré, toujours libre et réellement indépendante. Son financement ne provient que des cotisations des membres, il n’y a aucune publicité.

Elle a donné/donne une voix à celleux qui n’en n’ont jamais eu dans les médias traditionnels.

Son histoire sera marquée par de nombreux remous, arrestations, saisis de matériel jusqu’à ce que finalement le gouvernement fassent preuve d’une certaine tolérance envers les radios libres et que certaines d’entre-elles -dont air libre- soient légalisée.

Passe-muraille
Passe muraille Radio Air Libre

En 1980, dans un contexte où la lutte pour la libération des ondes bats son plein, nait l’émission Passe Muraile sur Radio Air Libre. Du fait de la position géographique de Air Libre, l’émission est écoutable dans les prisons de Saint-Gilles et Forest. Néanmoins des courriers viennent des quatres coins du pays.

Elle a pour ambition de casser l’isolement carcéral, de faire sortir la voix des prisonnièr.e.s à l’extérieur des murs. Une fois de plus, le piratage hertzien va permettre à un groupe marginalisé et invisibilisé de s’exprimer. L’émission se déroule le dimanche, un jour sans visite. Elle fait office de parloir radiophonique, permettant également aux proches des détenu.e.s de s’exprimer. Mais son role ne se limite pas à cela. Elle diffuse également des informations sur leurs droits. Elle sera aussi la première à relayer des infos sur les émeutes ayant survenus à Saint-Gilles et Forest pour dénoncer les conditions de détentions.

L’émission était de fait déjà sous haute surveillance judiciaire, la police enregistrait et retranscrivait chaque émission. Mais ces évènements vont faire monter la pression répressive. Elle sera accusée d’être à l’origine des émeutes. Des détenus s’étant accordé pour démarrer la révolte au passage d’une musique précise dans l’émission. Les studios seront fouillés, l’émetteur saisi. Mais ses ennuis judiciaire n’auront pas raison d’elle.

Suite à l’arrivé de la télévision dans les cellules, le nombre de lettres reçues va diminuer drastiquement. Elle va se transformer en émission mensuel d’information sur le monde carcérale dans les années 90 jusqu’à disparaître en 2010.

Passe Muraille vise à créer des liens entre le dedans et le dehors, à faire entrer de l’information à l’intérieur des murs et à faire sortir de l’information vers l’extérieur. Elle vise aussi à sortir la prison de son état d’invisibilité et a ramener l’institution carcérale au sein des débats de société. Nous pensons que la radio peut être une arme puissante pour mener une lutte  de front pour l’amélioration des conditions de détention et l’abolition des prisons*. Nous voulons faire de Passe Muraille un catalyseur de solidarités pour construire un rapport de force suffisent pour faire tomber les murs. Nous entendons donc, au moyen de l’analyse, de l’information, du débat, de l’interpellation, de la dénonciation, du témoignage et de l’humour, construire des ponts, creuser des tunnels et des interstices, ronger les murs à la petite cuillère de cantine pour que la prison ne soit plus une évidence.

Et de nos jours?

Il n’y a pratiquement plus de radios pirates de nos jours. Néanmoins quelques radios libres subsistent. L’avènement d’internet a également ouvert des possibilités via les web-radios et les podcasts qui peuvent permettre de s’exprimer largement et sans beaucoup de moyens.

De temps en temps, des pirates apparaissent pourtant encore de temps à autres comme des fantômes sorti du passé. Généralement, il s’agit d’émissions de très faibles puissances, très locales et plutôt musicales. On peut également cités les radios pirates hollandaises en AM, qui subsistent malgré le temps et l’abandon progressif de cette bande de fréquence. On peux parfois les entendre, la nuit, jusqu’en Belgique. Il y aussi des pirates en Ondes Courtes qui diffusent entre 6,2 et 6,3Mhz. Là, comme par le passé, les émissions sont ponctuelles. Elles s’adressent principalement à des auditeurs et auditrices averti.e.s, à la recherche de radios pirates (puisqu’il n’y a que des pirates sur ces fréquences). Néanmoins les ondes courtes ont l’avantages indéniables de porter très très loin. Quand les conditions sont bonnes, les émissions peuvent faire le tour du monde, ce qui est complétement impossible en FM.

On ne peux pas non plus terminer cet article sans parler de Radio Klaxon, radio pirates qui a émit à Notre-Dame-Des-Landes, sur la ZAD, contre le projet d’aéroport sur le 107,7 la fréquence de Radio Vinci Autoroute. Digne descendante des pirates d’antan, son lieux d’émission variaient et elle a, elle aussi fait perdre la tête aux flics et à leurs camionettes gonio.

Quelques émissions pirates, avaient également eu lieu à Lille, il y a quelques années, suite à la suppression d’une émission sur Radio Campus Lille.

Bref, les pirates ne sont pas mort.e.s. C’est un moyen d’expression qui peut encore être envisagé de nos jours sur les ZADs à l’image de Klaxon ou lors d’évènements, il ne tient qu’à nous de lui redonner vie…

Le passage au tout numérique fait, par ailleurs, peser une nouvelle menace sur les quelques radios libres légales existante. Le numérique ça coûte chers, très chers. Cela implique aussi de nouveau plan de fréquence et l’abandon de la bande FM au profit du DAB+. Cette menace impliquera peut-être un retour au méthode pirate. D’autant plus que si la FM se vide des radios commerciales, ça fera de la place..

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Un commentaire sur “Petites histoires de radios pirates et radicales

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