Aller à la barre d’outils

Lifestyle et luttes sociales, une contradiction?

Lifestyle et luttes sociales, une contradiction?

Version brochure en PDF:

On entend beaucoup parler d’anarchisme « lifestyle » (Style de vie) ces derniers temps, souvent en mal et bien trop souvent en opposition avec un anarchisme dit « social » ancré dans LA lutte révolutionnaire et qui serait le seul à avoir un potentiel subversif.

La révolte est aussi dans nos rapports interpersonnelles

Pourtant, il s’agit là d’une opposition qui semble bien fausse. La subversion ne serait-elle présente que dans les manifs, les actions, les blocages et les grèves? Peut-on prétendre vouloir en finir avec l’autorité et les rapports de dominations uniquement par la lutte dans la rue, sans jamais se poser, sans jamais y réfléchir ni tenter d’y remédier dans nos rapports interpersonnelles? Peut-on changer radicalement la société sans bouleverser radicalement nos propres vies, nos constructions autoritaire et oppressive?

Il ne fait pourtant aucun doute que le privé est grandement politique. La remise en question des rapports de domination (sexisme, validisme, psychophobie, classisme, racisme,…) au sein de nos propres vies ne peut pas passer au second plan face à des luttes sociales qui y mettraient soit disant un terme par le biais de la grande révolution sociale. Si l’on ne réfléchit pas à ces questions dès maintenant, si l’on ne mets pas en place dès aujourd’hui d’autres modes de fonctionnement, une révolution ne nous mènerait qu’à un autre système hiérarchique et autoritaire. Une révolution basée uniquement sur le collectif et qui en efface les individu.e.s est voué à l’autoritarisme.

Il ne faut pas non plus passer à côté du fait que lutter contre le système capitaliste ne se limite pas aux manifs et aux actions. Vivre différemment, en dehors de ses carcans et de ses normes c’est aussi s’y opposer, c’est aussi une manière de lutter.

Quand on adopte un style de vie qui s’oppose aux normes et valeurs de cette société, qu’on en ait le choix ou non (pour un certain nombre de personne, il n’est juste pas possible de s’intégrer dans ce système), on en subit les conséquences, la répression. Pour certain.e.s, vivre en opposition avec l’état et en subir la répression n’est même pas une question de « choix militant » mais bien de survie…

Adopter un mode de vie différent c’est de fait une forme de lutte contre le capitalisme qui attaque directement son hégémonie idéologique, qui démontre par la pratique qu’un autre monde est possible et qui peut permettre à d’autres gens de se révolter à leurs tours. Bien souvent, ces styles de vies ou des lieux autogéré où l’on remet en question l’autorité ici et maintenant s’avèrent être une propagande bien plus efficace qu’un tract ou une affiche fussent-elles imprimées en 50.000 exemplaires.

Créer des lieux autogérées, vivre différemment, tenter de saper l’autoritarisme dans nos rapports quotidien, dans nos lieux vies, dans nos squats, sur des ZAD, dans des maisons collectives, c’est aussi une façon de lutter. Ne pas limiter sa vie à la consommation et au métro-boulot-dodo, tenter d’avoir un maximum d’autonomie, partager des savoirs, cultiver ses légumes, faire des récup’, reprendre nos vies en main c’est aussi lutter.

Qui plus est, adopter un mode de vie différent n’implique pas de ne pas être présent sur le terrain des luttes sociales. C’est une fausse opposition on ne peut plus simpliste. Il n’y a pas d’un côté un « anarchisme lifestyle » et de l’autre un « anarchisme social organisé ». Les deux peuvent s’imbriquer de manière plus ou moins complexe. Et c’est déjà bien souvent le cas dans la pratique. Il n’y a pas lieu de créer une hiérarchisation entre les 2. La remise en question de nos rapports inter-personnelles et de nos modes de vies est tout aussi importante que la lutte sociale.

L’expression « anarchisme organisé » est en elle même trompeuse. Comme si l’organisation ne se trouvait que du côté de celleux qui font parti.e d’une organisation formelle. Comme si les groupes affinitaires, ne s’organisaient pas. Comme si la vie en collectivité ne demandaient pas aussi une forme d’organisation.

On ne doit pas être des professionnel.le.s de la révolution

Les partisan.e.s de la barrière érigée entre ces 2 formes soit-disant opposée de l’anarchisme voient bien souvent la révolution comme une cause à laquelle on doit dédier sa vie, qui doit prendre toute la place. De ce fait, iels ont tendance à s’ériger consciemment ou non comme des professionel.le.s de la révolution. Cela peut avoir de graves conséquences. Cela créer une forme d’avant-gardisme et d’élitisme entre celleux qui dédient leur vie et celleux qui n’en font pas assez, qui ne sont pas assez impliqué – sans prendre en compte leurs capacités physiques/mentales à s’impliquer dans ce qu’iels considèrent comme étant la seul façon valable de lutter-. Cela créer aussi – également de façon consciente ou non- entre celleux qui ne savent pas ou ne luttent pas assez à leur goût et les vrai.e.s révolutionnaire dont la vie est dédiée à LA lutte.

Parfois, s’axer uniquement sur la lutte sociale permet également d’évacuer un peu trop facilement les rapports de dominations et d’oppressions présents au sein même de nos vies, de nos luttes et nos manière de nous organiser. De nous affranchir du fait de nous remettre en question. Comme si la chute du capitalisme allait forcément faire disparaître comme par magie toutes formes d’oppression.

On ne doit pas être des professionel.le.s de la révolution, nos vies ne se limitent pas à cela. Cette vision ne peut mener qu’à l’épuisement voir à de véritable burn-out militant aux conséquences désastreuses pour notre santé mentales.

De même celleux qui n’ont pas/plus les capacités mentales/physiques de s’impliquer dans certaine forme de luttes -manifs, tractages, action directes- n’ont pas à être mis.es sur le carreaux et considéré comme des militant.e.s de secondes zones. Il s’agit là d’une forme d’élitisme et de capacitisme qui ne fait que nuire à nos luttes et aux personnes qui se retrouvent mise de coté/exclu.e.s.

La contre-culture est une lutte

contre-culture

Autre aspect souvent présent dans la critique de l’anarchisme « lifestyle », le dénigrement de la contre-culture, de l’aspect culturel/artistique de l’anarchisme. Pourtant la contre-culture a été et est encore un moyen puissant de propager nos idées. Le punk, le rap militant ont sûrement ramener bien plus de gens au militantisme que n’importe quel tract. Un roman peut s’avérer plus efficace qu’un livre de théorie et un chant lâché en manif plus frappant qu’un slogan.

Bien avant cela déjà, chansonièr.e.s, poètes, dessinateur.trice.s, ont créée (et cela continue aujourd’hui) un imaginaire collectif fort et rassembleur.

Il suffit de voir comment de nos jours encore les chants rassemble, en manifs, lors d’évènements festifs ou autre. Une chorale improvisé c’est toujours rassembleur, ca donne la pêche et une ambiance unique.

La contre-culture c’est aussi un moyen de se rassembler, de créer des affinités, des contacts et des connections en dehors du feu de l’action, dans une ambiance plus posé.

Elle permet aussi de faire face à l’hégémonie culturel du capitalisme, d’écrire nos histoires, nos récits, de briser des codes. C’est sa battre contre la domination culturelle de la bourgeoisie.

La culture touche à tout les aspects de la vie. La culture dominante est omniprésente et nous construit malgré nous. Dès lors offrir des récits différents, qui sortent de la normativité et des oppressions omniprésente est primordiale pour déconstruire ces même oppressions.

La contre-culture c’est le porte-voix de l’anarchisme. Elle a donné naissance aux fanzines, aux radio libres, aux Zones Autonomes Temporaires et à une multitude d’autres choses.

Et là encore, il n’y a aucune raison de hiérarchiser et de reléguer la contre-culture au second plan de la lutte. C’est aussi une manière de lutter. Et dénigrer ces moyens n’a jamais rien fait avancer.

L’autonomie

On a également vu des critiques sur le concept même d’autonomie considéré comme du « lifestyle ».

L’autonomie, c’est ne plus se laisser dicter sa vie, c’est prendre ses propres choix et agir en conséquence. C’est ne plus attendre le salut ni de la minorité gouvernantes et oppressives ni d’une majorité endormie et parfois tout aussi oppressives envers d’autres minorité. Personne n’as le droit de nous oppresser, même si la majorité est d’accord avec cette oppression.

En suivant ce concept, l’organisation (au sens large pas au sens d’une organisation formelle) se doit d’être affinitaire, en petit groupe de gens qui se connaissent et partagent un intérêt commun à un moment précis. Les organisations monolithique formelles finissent bien trop par n’exister que dans le but de perpétuer leur existence et non plus dans le but d’en finir avec les oppressions.

De la même façon, il ne semble pas nécessaire ni souhaitable de devoir forcément s’organiser avec tout le monde. Chaque communauté doit pouvoir garder son autonomie. Quels intérêts y aurait-il de tenter de se mettre d’accord à plusieurs millions? Alors que l’on peut créer des constellations de communautés autonomes qui suivent leurs propres règles et peuvent coexister sans se nuire?

L’individu.e et le collectif

Finalement cette opposition entre « social » et « lifestyle » tient beaucoup de l’éternelle opposition entre « collectiviste » et « individualiste ».

Évidement, il y a des différences d’idéologies et de moyens entre « individualiste » et « communiste/collectiviste ». Mais cela justifie-t-il de cracher sur l’autre? De le/la considérer comme « contre-révolutionnaire »? Il ne s’agit pas d’éviter le débat et de gommer les différences. Il est important de confronter nos idées et de débattre quitte à ce que ce soit parfois houleux. La diversité des tactiques et des idées n’est-elle pas une force de l’anarchisme plutôt qu’une faiblesse? Il y a tout de même un but commun d’en finir avec les oppressions, le capitalisme et l’autorité. On ne parle bien entendu pas ici de certaines franges pseudo-individualiste nord-américaine qui flirte avec le libéralisme en ne remettant pas en question le capitalisme en lui-même.

Qu’on le veuille ou non, on ne sait pas encore précisément comment mettre fin à ce système d’oppression. Il est dès lors inutiles d’avoir un programme de révolution rigide. On ne sait pas si celle-ci arrivera un jour, ni comment elle arrivera. Aucune méthode de lutte ne peut actuellement prouver sa supériorité. Alors mieux vaut choisir celle qui nous convient le mieux et ne pas perdre son temps à cracher son venin sur les autres méthodes.

Il est encore plus inutile, d’avoir une vision figée de ce que serait une société post-révolutionnaire et anticapitaliste. On en sait strictement rien. S’il y a une révolution antiautoritaire un jour, les anarchistes politisé.e.s n’en seront pas les seul.e.s protagonistes. Dès lors iels n’auront pas et ne pourront pas imposer leur vision de la bonne société antiautoritaire.. On peux réfléchir à ce que l’on veut et comment y parvenir mais il ne faut pas créer un programme digne d’un parti politique. La révolution, sera ce qu’on en fera tous et toutes. Et il y a de fortes chances, si cela se produit, de voir apparaître diverses communautés avec leurs fonctionnements propres.

L’individualisme anarchiste n’est pas libéralisme, ni capitalisme. Il n’est pas non plus égoïsme. Au fil des années, un glissement sémantique s’est produit. Individualisme est devenu synonyme d’égoïsme tout comme anarchie est devenue synonyme de chaos. Pourtant, il ne s’agit pas spécialement de mettre son individualité au centre de tout mais bien l’individu de manière plus générale. Il s’agit de dire que la collectivité ne doit pas être mis au dessus de tout, ne doit pas nuire aux individu.e.s et devenir une structure oppressante.

Il y a aussi toute une frange de l’anarchisme qui se dit « sans adjectif » et qui concilie individualisme et collectivisme. En effet, les intérêts du collectif et des individu.e.s ne sont pas nécessairement en opposition. On peut créer des collectivités, des groupes, des lieux où le collectif ne devient pas une structure rigide supplantant les intérêts individuels. Où la majorité ne prend pas le dessus sur les minorités. Un anarchisme qui ne s’empêtrent pas dans le puritanisme idéologique contre-productif. Qui n’oppose pas la création d’alternative à la lutte sociale, la contre-culture à l’action directe ou encore l’instant présent à l’hypothèse d’une révolution. C’est préserver le pluralisme des idées, des tactiques et des visions de l’économie tout en restant fondamentalement anticapitaliste et antiautoritaire. C’est garder la liberté d’expérimenter plutôt que de vouloir appliquer un programme politique tout fait. Cette conception n’est pas nouvelle et était déjà partagé, par exemple, par Voltairine de Cleyre ou Malatesta. Il s’agit aussi d’affirmer que ce n’est pas à nous de décider dès à présent comment sera géré une société post-révolutionnaire mais bien à toutes les personnes qui y vivront. C’est s’affranchir du dogmatisme et de l’avant-gardisme omniprésent. Évidement, cela laisse un certain floue sur le futur qui déplait à certain.e.s. Néanmoins c’est ce floue qui laisse à la place à l’expérimentation, à la créativité et du coup à la liberté tout simplement plutôt qu’aux guerres de chapelles.

Ne pas attendre pour vivre

lifestyle luttes sociales anarchisme

S’épuiser jusqu’à ne plus en pouvoir pour la lutte n’est pas une bonne solution, cela ne fait pas avancer les choses. Cela fait juste que des gens se retirent complètement des luttes sociales. Il faut savoir prendre soin de soi et des autres, savoir prendre un peu de recule et de repos quand on en a besoin sans se retrouver exclu.e du militantisme. Notre vie ne peut se limiter à lutter et à attendre une hypothétique révolution pour vivre sa vie pleinement. Les ZAD, les squats, les communautés peuvent répondre à des besoins immédiats, peuvent rendre nos vies un peu moins pénible.Nous pouvons vivre ici et maintenant et tenter dans notre vie quotidienne de limiter les désastres du capitalisme. On ne peut bien évidement pas vivre totalement en dehors du capitalisme, il viendra toujours nous rattraper mais on peut en limiter les dégâts. Vivre mieux, permet aussi d’avoir plus d’énergie pour faire d’autres choses.

L’anarchisme et l’anti-autoritarisme n’ont pas qu’une façon de s’exprimer. Ils sont partout, touche à tout les domaines de la vie et ne peuvent se limiter à la lutte sociale.

La question n’est pas tant peut-on changer nos vies sans changer le monde mais plutôt peut-on changer le monde, sans changer nos vies?

Wallonie Lib

Wallonie Lib

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *