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Le psychologique est politique

Le psychologique est politique

Joanna Moncrieff

Socialement, les doubles stratégies consistant à exalter le consumérisme et augmenter le contrôle ont été centrales pour le projet néolibéral. Le consumérisme et le contrôle peuvent être perçus comme les deux revers d’une même médaille. On encourage les gens à aspirer à des niveaux toujours plus grands de consommation ostentatoire, modelés à l’image du style de vie d’une élite de célébrité·es qui est étalé dans tous les médias et diffusé sur les écrans de télévisions de tout le monde. Le shopping, qui fut un jour un moyen et non une fin, est devenu la poursuite de loisir favorite des britanniques. Tandis que dans le même temps, de plus en plus de gens sont exclu·es de la force de travail (parfois pour toujours) par le déplacement de l’industrie dans des zones de travail bon marché, et beaucoup d’autres sont coincé·es dans des emplois peu payés sans perspective de promotions. De larges portions de la population ne peuvent atteindre le style de vie «idéal» si largement médiatisé qu’à travers des moyens illégaux. Une société hautement inégalitaire, axée sur la consommation incite les gens à enfreindre la loi, ce qui a été dramatiquement illustré par les émeutes de Londres et d’autres villes anglaises pendant l’été 2011. [Note de Zinzin Zine : sans vouloir minimiser la répression, ces révoltes, loin de n’être que « dramatiques », furent pour beaucoup un grand moment de déclaration de guerre contre l’ordre établi.]

Le néolibéralisme exige des mécanismes étendus de contrôle social pour surveiller l’état de non-droit et de fragmentation sociale que ces politiques produisent. Les niveaux d’emprisonnement ont augmenté dans beaucoup de pays occidentaux, atteignant des proportions stupéfiantes, particulièrement aux États-Unis. En 2011, 0,7% de la population des États-Unis était en prison, et 2,9% était en prison, en liberté surveillée ou conditionnelle. Parmi les afro-américain·es, presque 7% des hommes adultes étaient en prison, et un homme afro-américain sur trois peut s’attendre à aller en prison au cours de sa vie. «Aux États-Unis», commente David Harvey, «l’incarcération est devenue une stratégie clé de l’État pour faire face aux problèmes qui se posent chez les travailleuses et travailleurs licencié·es et les populations marginalisées». Les taux d’emprisonnement au Royaume-Uni ont aussi augmenté, doublant presque depuis le début des années 90.

Le double effort pour augmenter la consommation et contrôler les victimes de la redistribution de richesse est renforcé par des notions individualistes et modernes du bien-être mental et de l’anormalité mentale. Même avant l’âge d’or du jargonnage neuroscientifique, des idées comme celles de «maladie mentale» localisaient les problèmes comportementaux et émotionnels dans l’individu, généralement dans un cerveau défectueux, mais parfois dans des mécanismes inconscients ou des structures cognitives défectueuses. Ainsi, la nature complexe de la façon dont les gens interagissent entre elleux et avec leur environnement a été détachée de son contexte social. Ces dernières années, on a prétendu expliquer presque toutes les activités humaines par les neurosciences – de l’économie jusqu’à l’appréciation de la littérature. Ces idées vont de pair avec la pensée néolibérale, avec son accent mis sur l’individu et son dégoût de la «société».

Le concept de maladie mentale est utile en partie parce qu’il fournit une justification commodément élastique pour le contrôle et la détention permettant de compléter le système judiciaire pénal. Une fois que quelqu’un·e est étiqueté·e comme malade et ayant besoin de traitement, presque tout peut-être justifié. Dès que le comportement bizarre, dérangeant, et parfois perturbateur que l’on appelle maladie mentale est attribué à une maladie du cerveau, ces origines et son sens n’ont plus à être compris. Ça doit juste être corrigé, avec des médicaments ou de la thérapie électroconvulsive (TEC) ou n’importe quoi d’autre. On peut se dispenser des considérations normales sur l’autonomie de l’individu. La «santé» l’emporte sur la liberté dans le droit de santé mentale.

Les politiques néolibérales engendrent des communautés qui n’ont plus les ressources ou la motivation pour accueillir la différence. Alors que les gens sont de plus en plus éloigné·es de leur famille et ami·es, alors que les réseaux de soutien sociaux s’effondrent et alors que le travail devient précaire, l’intégration sociale qui par le passé aidait certaines personnes à résister à la pression émotionnelle n’est souvent plus disponible. Les structures psychiatriques demandent à gérer les conséquences, et le langage de maladie mentale permet que cela soit fait sans révéler l’effondrement social qui en est la racine.

En Angleterre, près de 50,000 personnes ont été détenues de force dans une institution psychiatrique durant l’année allant jusqu’en avril 2013, ce qui était 4% plus élevé que le chiffre de 2010-2011 et représente une augmentation de 14% depuis avril 2007. Ceci malgré de fortes incitations financières pour réduire les lits d’hôpitaux.

L’idée que la perturbation mentale est une maladie qui est facilement accessible au traitement a aussi permis l’extension du contrôle en dehors de l’hôpital jusque dans la communauté. En 2008, une «ordonnance de traitement communautaire» (CTO) [en anglais «Community Treatment Order», l’équivalent de nos «soins ambulatoires sous contrainte» en France] a été introduite en Angleterre et et au Pays de Galles et permet que les patient·es soient traité·es contre leur volonté pendant qu’iels vivent en dehors de l’hôpital, même s’iels n’ont aucun symptôme du tout. L’ordonnance ne nécessite pas que les gens aient un passé violent ou des tendances suicidaires. Une CTO peut être faite sur la simple base que, sans traitement, la personne présente un risque pour sa propre «santé».

Quant elles ont été introduites, iel a été estimé qu’approximativement 450 CTO seraient appliquées par an. En fait, plus de 6000 ont été faites en un an et demi jusqu’à avril 2010. L’utilisation de ces ordonnances continue d’augmenter, avec une augmentation de 10% durant l’année entre avril 2012 et avril 2013. Les ordonnances de traitement communautaire stipulent presque toujours que l’individu doit prendre des médicaments qu’iel ne veut pas ou n’apprécie pas. Potentiellement, quelqu’un·e peut être forcé à prendre ces produits chimiques qui altèrent l’esprit pour le reste de sa vie, même s’iel a une pleine capacité de prendre des décisions concernant son traitement.

Tout en aidant le système carcéral à gérer les retombées des politiques néolibérales sur la stabilité individuelle et la cohésion communautaire, la médicalisation la plus banale du malheur a aussi renforcé le projet néolibéral. La promotion de l’idée que la dépression est une maladie courante causée par un déséquilibre chimique du cerveau a aidé à détourner la responsabilité de la souffrance et de la détresse loin de l’arène sociale et économique vers les individus et leur cerveau. La prescription massive d’antidépresseurs renforce l’idée que c’est les individus qui ont un problème, mais les solutions psychologiques, telles que les TCC (thérapies cognitivo-comportementales), peuvent aussi perpétuer ce raisonnement.

Certaines des raisons pour lesquelles autant de personnes sont actuellement identifiées comme dépressives trouvent probablement leur origine dans les mêmes facteurs qui ont conduit à la croissance de la population carcérale – le fait que nous soyons encouragé·es à vouloir ce que nous ne pouvons pas facilement avoir. Le sociologue Zygmunt Bauman parle de la façon dont on pousse au consumérisme en produisant et maintenant des sentiments de manque et d’anxiété. Les gens ne peuvent être autorisé·es à se sentir satisfait·es. Il doit toujours exister un mécontentement persistant pour conduire les gens à consommer plus, couplé à la peur de devenir un ou une «consommatrice ratée». Pourtant, pour beaucoup, le travail est devenu de plus en plus stressant, précaire et ingrat, et plus les demandes d’augmentation de productivité et d’efficacité s’accroissent, plus les gens sont exclu·es de la force de travail par la maladie, l’invalidité ou par choix.

Les dettes, comme le crime, est utilisée pour combler l’écart entre les attentes et les revenus. Mais avec les dettes viennent le stress, l’anxiété et des sentiments de vulnérabilité et de perte de contrôle. Il existe tellement de chance d’échouer, et le «succès» est de plus en plus improbable.

La prolifération et l’expansion des troubles mentaux créent une myriade de possibilités d’échecs. Tandis que les humeurs changeantes, l’attention inadéquate, et la timidité excessive sont pathologisées, de plus en plus de monde est encouragé·e à croire qu’iels ont besoin de se faire «soigner». Tout comme la chirurgie esthétique promeut l’impossible idéal de l’éternelle jeunesse, le discours de la santé mentale suggère de plus en plus qu’il existe un parfait état de santé mentale auquel nous devons toutes et tous aspirer, et que nous devrions atteindre par un travail sur nous-mêmes. Les gens sont encouragé·es à exister dans un état de perpétuelle frustration et de déception vis-à-vis d’elleux-mêmes, regardant toujours plus vers l’intérieur de façon à ne pas penser à contester la nature de la société dans laquelle iels vivent.

Les conceptions sur la nature de la santé mentale et de l’anormalité mentale sont intrinsèquement liées aux conditions sociales et économiques dans lesquelles elles ont émergé. Le néolibéralisme et les chantres des slogans tels que «la société n’existe pas» ont aidé à produire un monstre biologique qui englobe tous les champs d’activités humaines dans un paradigme neuroscientifique et, ce faisant, iels bannissent la tradition philosophique qui reconnaît l’expérience humaine comme irréductiblement sociale. Nous ne pouvons commencer à contester cette vision appauvrie de l’humanité qu’une fois comprises sa fonction politique et les fins qu’elle dessert.

Le psychologique est politique!


Source : theoccupiedtimes.org

Traduction : Zinzinzine

Wallonie Lib

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