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L’anarchisme au Chili sous la dictature de Pinochet et lors de la « transition démocratique »

Extrait d’une interview du Congrès d’Unification Anarcho-communiste par la NEFAC revenant sur l’histoire de l’anarchisme au Chili sous et après la dictature de Pinochet.

L’histoire du mouvement anarchiste Chilien remonte au XIXe siècle, néanmoins au moment du coup d’état militaire de Pinochet, celui-ci était déjà fortement affaibli par des tensions entre anarchistes et communistes ainsi que par la forte répression des années 40/50.

CUAC :

Pendant la dictature, il y avait une certaine activité anarchiste, ainsi que certaines activités des anarchistes dans divers mouvements et groupes. Toutefois, cette activité a été très limitée et occultée par les énormes partis traditionnels de la gauche et par le fait que nous ne pouvions pas être plus qu’un groupe de camarades dans un mouvement réellement massif. Au milieu des années soixante-dix, certains anarchistes ont pris part à ce qui fut appelé la première résistance, autour du MRP (Mouvement de la Résistance Populaire), qui a été organisée par le MIR, et c’est dans cette vague d’activité que vers la fin des années soixante-dix fut créé un groupe de résistance dans lequel il y avait une certaine influence anarchiste.Il fut appelé Brigadas Populares (Brigades populaires). Cette activité n’était pas idéologique, et nous n’aurions pas pu savoir si des anarchistes s’y trouvaient si nous n’avions pas connu les camarades qui y avaient réellement été impliqués.

 

Au début des années 1980, comme le mouvement contre la dictature commençait grandir, la propagande anarchiste commença également à apparaître en plein jour. Il faut se souvenir du rôle que beaucoup de nos anciens camarades ont joué à cet égard. Descamarades disparus depuis longtemps, comme Aliste.Mais nous voudrions mentionner un camarade qui a joué un rôle crucial dans la renaissance des pratiques libertaires dans notre pays : le camarade José Ego Aguirre, dont le récent décès, le 15 décembre de l’année dernière, nous a tous frappés d’une profonde tristesse. Ce camarade avait l’habitude d’aller seul à la sortie des écoles, des usines, des universités, pour faire de la propagande anarchiste chez les travailleurs et les étudiants.

Ainsi, il a formé un groupe anarchiste avec des étudiants dans le début des années 80 pour commencer à imprimer de la propagande et contribuer à la lutte dans les écoles,une partie très active de la société opposée au dictateur. Ce groupe,d’environ dix-sept étudiants a été encerclé en 1981 par le CNI, la police politique, lors d’une réunion et ils furent tous emprisonnés pour être interrogé par Guaton Romo, un bourreau célèbre de Pinochet, chargé de la torture. Un des étudiants qui était là nous a dit que, comme le régime de Pinochet avait déclaré la guerre au« marxisme », ils ne savaient pas quoi faire quand on a commencé à parler d’anarchisme, d’écologie et d’autres choses dont ils n’avaient jamais entendu parler de leur vie. Donc, après un moment, ils les ont libérés, après les avoir sérieusement passés à tabac, après les avoir passés à la « gégène », et avoir sauvagement torturé Ego Aguirre, qui était alors déjà un vieil homme, afin qu’ils « apprennent » qu’ils ne devraient pas chercher des ennuis. Mais ils n’ont pas obtempéré. La propagande anarchiste continua et fut particulièrement bien accueillie chez les jeunes ; de nombreux jeunes anarchistes ont commencé à participer activement au mouvement des droits humains, au mouvement anti-militariste et aux mouvements contre la torture.

En outre, dans les communautés (poblaciones), où le mouvement de résistance a été fort, vous trouverez quelques anarchistes dans le MIR et même plus tard dans la FPMR (Front Patriotique « Manuel Rodriguez », qui a commencé comme branche armée du PC chilien, puis, en 1987, scissionna), impliqué dans la lutte de résistance.

Parmi les étudiants d’université, on trouve les premiers collectifs anarchistes qui commencent à émerger : le groupe José Domingo Rojas Gomez (nommé d’après un étudiant anarchiste chilien qui est décédé en 1920 dans un asile d’aliénés après avoir subi trois semaines ininterrompues de torture brutale), a été formé dans l’Universidad de Chile en 1983, l’année où commença la manifestation nationale massive contre la dictature.

Le RIA, un groupe anarchiste à l’Université catholique, gagna les élections de la fédération des étudiants en 1984. Même avant, en 1980, lorsque la fédération des étudiants de l’Universidad de Chile prit ses premières mesures pour s’organiser clandestinement, le journal des étudiants,Despertar(Le Réveil), reproduisit des articles sur les étudiants anarchistes des années 20, ce qui montrait un regain d’intérêt pour les idées libertaires. Cela montre que la croissance du mouvement anarchiste, dans les années 90, a des racines profondes dans la lutte contre la dictature, et que l’émergence des premiers collectifs peut être située au moment de l’élaboration d’un vaste mouvement de masse d’action directe entre 1983 et 1986.

Le premier journal anarchiste à paraître pendant la dictature était Hombre y Sociedad (L’homme et la société), à Santiago 1985, qui continua sa parution jusqu’en 1988 avec l’aide internationale d’exilés anarchistes latino-américains en France liés à la FA. Il était utile de rassembler les survivants de l’ancienne génération d’anarchistes et d’anarcho-syndicalistes de ces dernières décennies, et le journal avait une analyse vraiment bonne sur le cours des luttes au Chili.

Malheureusement, les moyens manquaient, les conditions pour publier le journal étaient difficiles, et le nombre de numéros publiés était limité, aussi y avait-il peu d’impact en dehors du mouvement anarchiste même. En 1988, d’autres journaux ont commencé à paraître : à Concepcion, parut El Acrata, lié au TASYS, un centre social de grande importance dans cette ville, qui réunissait les syndicats et les organisations communautaires ; un an plus tard, en 1989, à Santiago, a commencé à paraîtreAccion Directa, produit par des personnes qui avaient participé à Hombre y sociedad, ainsi qu’un bon nombre de jeunes camarades qui s’étaient récemment rapprochés du mouvement. Ainsi, vous pouvez voir que le vieux mouvement fusionnait avec le nouveau, des jeunes qui étaient déçus par les anciennes méthodes politiques et par les partis traditionnels et avec la manière dont ils alliaient la prétendue« transition vers la démocratie » avec le dictateur. Ce qui arriva au début des années 1990 était virtuellement un « boom » des idées et des pratiques anarchistes, qui le font paraître comme une redécouverte, mais il est réellement très bien relié à ce qui s’est passé dans les années 1980. Ce « boom » a été produit par l’intérêt de beaucoup de jeunes envers de nouvelles méthodes d’organisation, envers de nouvelles perspectives sur ce que devait être la société après la révolution (ces deux facteurs pourraient être attribués à la propagande anarchiste antérieure) et par les échecs et les erreurs mêmes des partis d’extrême gauche à apporter les changements tant promis dans la société, ce que beaucoup de leurs anciennes bases sociales considéraient comme une «trahison ».

Mais il y a autre chose qui fait que le mouvement des années 90 semble sortir de rien, c’est le contraste aigu entre le contexte des années 80 et celui des années 90 : auparavant, le mouvement anarchiste avait été immergé dans un énorme mouvement de masse, alors que dans les années 90 le mouvement de masse s’est trouvé considérablement réduit par le mirage démocratique.

Aussi les anarchistes semblaient se trouver plus dans l’ensemble du mouvement populaire, en termes relatifs, même si leur nombre pouvait être le même. En outre, les anarchistes représentaient une exception à la « règle » générale du moment : alors que tous les partis de gauche perdaient des militants par milliers, et entraient dans une phase de crise, l’anarchisme était en bonne santé et gagnait de nouveaux militants partout. Aussi, ce phénomène contribuait également à donner l’impression que le mouvement était apparu de nulle part dans les années 90, et donne un certain crédit à l’idée de « redécouverte » de l’anarchisme chilien. Mais la vérité est qu’il faisait partie d’un même ensemble de processus commencé au début des années 80.

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